Description
A vol d’oiseau
A vol d’oiseau
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La photographie aérienne (et par cerf-volant) à Berck-sur-Mer et sur la Côte d’Opale.
11 avril > 19 septembre 2027
Histoire, usages et regards
À Berck-sur-Mer, le vent n’est pas seulement un phénomène météorologique. Il est une matière vivante, une force qui agit et transforme, une respiration du paysage. Il sculpte les dunes au rythme des marées, accompagne les pratiques balnéaires et thérapeutiques dès le milieu du XIXᵉ siècle, et attire aujourd’hui, avec l’immensité de la plage, des milliers de cerfs-volistes venus du monde entier. Le vent est ici un acteur du territoire, un élément structurant des usages, des imaginaires et des formes de représentation. C’est dans ce contexte singulier que la photographie aérienne par cerf-volant a trouvé à Berck-sur-Mer un terrain d’expérimentation exceptionnel, devenant à la fois un outil scientifique, un moyen de documentation du paysage et une pratique artistique à forte dimension poétique.
L’exposition « A vol d’oiseau » propose de retracer et d’interroger cette histoire singulière, en inscrivant la photographie par cerf-volant dans une temporalité longue, depuis les premières expérimentations de la fin du XIXᵉ siècle jusqu’aux pratiques contemporaines. À travers un corpus mêlant archives, objets techniques, photographies anciennes et productions actuelles, le projet entend montrer comment cette pratique, marginale en apparence, constitue en réalité un révélateur puissant des relations entre le territoire, la technique et le regard.
Aux origines de la photographie aérienne par cerf-volant
Bien avant l’aviation, bien avant l’hélicoptère et les drones, le cerf-volant fut l’un des premiers vecteurs d’élévation du regard. À la fin du XIXᵉ siècle, dans un contexte d’essor des sciences de l’observation et des techniques photographiques, plusieurs chercheurs, ingénieurs et amateurs éclairés cherchent à dépasser les limites du point de vue terrestre. L’enjeu est autant scientifique qu’esthétique : il s’agit de voir autrement, de cartographier, d’observer le relief, les villes, les littoraux, tout en explorant les possibilités offertes par la photographie.
C’est dans ce contexte qu’Arthur BATUT (1846–1918), érudit et expérimentateur installé à Labruguière dans le Tarn, pose les bases de la photographie aérienne par cerf-volant. La genèse de son invention relève presque du récit fondateur : observant un papillon immobile face au vent, BATUT imagine de remplacer l’insecte par un cerf-volant porteur d’une chambre noire. Dès mai 1888, il parvient à réaliser ses premières photographies aériennes à l’aide d’un dispositif qu’il a lui-même conçu, associant cerf-volant, chambre photographique légère et système de déclenchement par combustion d’une mèche à amadou.
En 1890, Arthur BATUT publie La photographie aérienne par cerf-volant, ouvrage fondateur qui formalise cette nouvelle pratique et en diffuse les principes.
Berck-sur-Mer, laboratoire du regard aérien
Parmi les figures qui s’emparent de l’invention de BATUT, Émile WENZ occupe une place centrale. Rémois d’origine, ami et disciple de BATUT, WENZ découvre la photographie par cerf-volant à la suite de la lecture de l’article publié par son ami le 23 mars 1889 dans la revue La Nature. Enthousiasmé, il entreprend à son tour des expérimentations, et c’est à Berck-sur-Mer que WENZ trouve un terrain d’expérimentation idéal. La plage immense, dégagée de tout obstacle, les vents réguliers venus de la Manche et l’ouverture du paysage littoral offrent des conditions exceptionnelles pour la pratique de la photographie par cerf-volant. Dès les années 1890, puis surtout entre 1890 et 1914, WENZ réalise à Berck de nombreuses prises de vue aériennes, parallèlement à celles qu’il effectue dans la région rémoise et lors de séjours à Fort-Mahon ou aux Sables-d’Olonne.
Les activités de WENZ à Berck, largement relayées par la presse de l’époque, ne passent pas inaperçues. Progressivement, la plage de Berck-sur-Mer devient, avant la Première Guerre mondiale, le site le plus photographié par cerf-volant. Autour de WENZ gravite toute une génération d’expérimentateurs et d’héritiers d’Arthur BATUT qui œuvreront à Berck comme Paul BELLON ou Paul DELCOURT.
Techniques, dispositifs et ingénierie du vent
L’exposition accorde une place importante à la compréhension des dispositifs techniques qui ont rendu possible la photographie aérienne par cerf-volant. Dans les premiers systèmes, l’appareil photographique est solidaire du cerf-volant lui-même, selon le modèle imaginé par BATUT. Au début du XXᵉ siècle, des systèmes plus sophistiqués apparaissent, comme le « trolley photographique » commercialisé en 1910 par la société GOMES ET COMPAGNIE. L’appareil est alors installé sur un chariot qui s’élève le long de la corde du cerf-volant, à la manière d’un téléphérique, et se déclenche automatiquement à une hauteur prédéfinie.
Les systèmes de suspension — pendule simple, suspension PICAVET — visent à compenser les mouvements induits par le vent et à stabiliser l’appareil. Quant aux dispositifs de déclenchement, ils évoluent de la combustion de mèches à amadou, imprécise et aléatoire, vers des systèmes de minuterie, puis aujourd’hui vers des télécommandes radio, des intervallomètres et des dispositifs de transmission d’image en temps réel. Ces évolutions techniques constituent un fil conducteur de l’exposition, permettant de relier les pratiques anciennes aux usages contemporains.
Une esthétique de l’instabilité et du lâcher-prise
Mais la photographie par cerf-volant ne saurait être réduite à une prouesse technique. Elle engage une relation singulière au paysage et à l’image. Vue du ciel, Berck-sur-Mer se révèle autrement : alignements architecturaux, lignes de cabines de plage, bancs de sable, silhouettes de promeneurs et de cerfs-volants s’inscrivent dans une géométrie mouvante, instable, toujours recomposée par les conditions atmosphériques.
Contrairement à la photographie aérienne militaire ou industrielle, fondée sur la maîtrise, la précision et la reproductibilité, la photographie par cerf-volant repose sur une part irréductible d’aléatoire. Le vent participe pleinement à la composition de l’image. Le photographe devient un médiateur entre la terre et le ciel. Cette dimension confère à la pratique une forte portée poétique fondée sur une relation intime au milieu naturel.
À Berck-sur-Mer, cette attention au climat et au paysage entre en résonance avec l’histoire locale, Photographier par cerf-volant, c’est prolonger la culture de l’observation du sensible, accepter que le paysage ne se livre jamais totalement, et que le regard reste, lui aussi, en perpétuel devenir.
Héritages et réactivations contemporaines
L’histoire de la photographie par cerf-volant à Berck ne s’interrompt pas avec les avant-gardes du début du XXᵉ siècle. En 1987, sur les traces d’Émile WENZ, l’association belge KAPWA (Kite Aerial Photography World Association) choisit Berck comme lieu de rencontre annuelle. Ces rencontres constituent le socle des actuelles Rencontres internationales de cerfs-volants, devenues l’un des événements majeurs à l’échelle mondiale. Au fil des années, Berck-sur-Mer s’impose comme un lieu emblématique de la culture du cerf-volant, les aérophotographes par cerf-volant y trouvent un espace de visibilité, de transmission et de renouvellement des pratiques.
En proposant une traversée historique, technique et sensible de la photographie aérienne par cerf-volant à Berck-sur-Mer, l’exposition « A vol d’oiseau » entend dépasser la simple présentation d’une technique photographique. Elle ambitionne aussi de valoriser une histoire locale singulière, d’inscrire Berck-sur-Mer dans une histoire élargie de la photographie aérienne, de croiser archives, œuvres, objets techniques et créations contemporaines, d’interroger les conditions de production des images et la place du hasard, et enfin sensibiliser notre relation au paysage. À l’heure où l’image aérienne est devenue instantanée, automatisée et omniprésente, la photographie par cerf-volant rappelle que certaines visions exigent du temps, de l’écoute et une forme de lâcher-prise. À Berck-sur-Mer, photographier avec le vent, c’est faire du territoire non un objet à dominer, mais un partenaire de notre regard.