Co-produite par le Centre Historique Minier et la MĂ©diathĂšque du patrimoine et de la photographie, lâexposition _**La mine dans lâobjectif**_ retrace prĂšs de 150 ans de regards photographiques sur etâŠ
Co-produite par le Centre Historique Minier et la MĂ©diathĂšque du patrimoine et de la photographie, lâexposition %b%La mine dans lâobjectif%/i% retrace prĂšs de 150 ans de regards photographiques sur les mines et les mineurs de charbon. Ă travers 310 photographies rĂ©alisĂ©es entre 1874 et 2023, elle rĂ©vĂšle comment treize photographes â de lâatelier Nadar Ă Michel SĂ©mĂ©niako, en passant par la Section photographique de lâarmĂ©e â ont documentĂ©, interprĂ©tĂ© et parfois idĂ©alisĂ© lâunivers minier. Les images racontent autant lâĂ©volution de la photographie que celle du monde de la mine : les hommes, les luttes, les paysages, les destructions et la mĂ©moire dâun territoire profondĂ©ment transformĂ© par lâexploitation du charbon.
Parmi les figures majeures prĂ©sentĂ©es, Willy Ronis occupe une place centrale. Photographe humaniste engagĂ©, il ne rĂ©alisa pourtant que deux reportages consacrĂ©s Ă la mine. En 1951, Ă Lens et Billy-Montigny, il photographie la fosse 10 des mines de CourriĂšres. Plus que les installations industrielles, ce sont les hommes qui lâintĂ©ressent : mineurs au travail, visages marquĂ©s, solidaritĂ© ouvriĂšre. Deux ans plus tĂŽt, en 1948, il avait couvert les grandes grĂšves des mineurs Ă Saint-Ătienne pour les journaux Regards et Life. Ses clichĂ©s tĂ©moignent clairement de sa proximitĂ© avec la cause ouvriĂšre et traduisent la tension sociale de lâĂ©poque. Ronis montre des mineurs dignes, unis et dĂ©terminĂ©s face Ă la rĂ©pression.
Lâexposition revient Ă©galement aux origines de la photographie miniĂšre avec lâatelier Nadar. RĂ©putĂ© pour ses portraits de lâĂ©lite parisienne, lâatelier fut sollicitĂ© Ă la fin du XIXe siĂšcle par des ingĂ©nieurs et administrateurs des compagnies miniĂšres du Nord. En 1889, la Compagnie des mines de Bruay commanda un vaste reportage photographique destinĂ© Ă valoriser ses installations et sa production. MalgrĂ© un matĂ©riel encombrant peu adaptĂ© au terrain, les photographes rĂ©alisĂšrent un ensemble exceptionnel montrant infrastructures, ouvriers et scĂšnes de travail. Ces images tĂ©moignent dĂ©jĂ du rĂŽle de la photographie comme outil de communication industrielle et de prestige.
Les luttes sociales constituent un autre grand thĂšme de lâexposition. Entre hĂ©roĂŻsation et souffrance, les mineurs apparaissent comme une corporation combative, rĂ©clamant de meilleures conditions de travail et davantage de sĂ©curitĂ©. Les grandes grĂšves de 1948, photographiĂ©es par Willy Ronis, illustrent la violence des conflits sociaux de lâaprĂšs-guerre. Dâautres photographes, comme Ămile Muller, documentent les mouvements de protestation contre la fermeture de sites miniers, notamment Ă Divion aprĂšs la catastrophe de La Clarence en 1954. Manifestations, occupations et solidaritĂ© ouvriĂšre composent alors une iconographie puissante de la rĂ©sistance collective.
Au-delà des mouvements sociaux, les photographes montrent aussi les silences du monde minier : fatigue, peur et omniprésence du danger. Coup de grisou, éboulements ou inondations rappellent que descendre au fond signifiait affronter quotidiennement la mort. Cette dimension tragique traverse discrÚtement de nombreuses images.
AprĂšs la Seconde Guerre mondiale, alors que la France mĂšne la « Bataille du charbon » pour sa reconstruction, la photographie devient Ă©galement un outil de propagande. Les HouillĂšres commandent des reportages vantant la modernitĂ© des citĂ©s miniĂšres et les bienfaits sociaux des compagnies. Guy Le Boyer met ainsi en scĂšne un univers ordonnĂ© et prospĂšre : mineurs robustes, logements modernes, Ă©coles mĂ©nagĂšres et Ă©quipements sanitaires. Ă lâinverse, des photographes engagĂ©s comme Ămile Muller choisissent de montrer la modestie du quotidien et les solidaritĂ©s populaires.
Ă lâheure oĂč ferment les bassins français, dâautres photographes accompagnent les derniers temps de cette exploitation charbonniĂšre. AndrĂ© Lejarre et Ăric Bouvet suivent les mineurs de Gardanne ou de La Houve jusque dans les profondeurs des galeries. Ils partagent leur quotidien, depuis la lampisterie jusquâaux tailles dâabattage, captant lâatmosphĂšre oppressante des chantiers : chaleur, poussiĂšre, bruit des machines et promiscuitĂ©. Leur dĂ©marche relĂšve moins de la dĂ©nonciation que du tĂ©moignage et de la mĂ©moire.
Lâexposition accorde Ă©galement une large place aux paysages miniers. Les chevalements, terrils et installations industrielles ont profondĂ©ment transformĂ© les campagnes du Nord et dâautres bassins houillers. Ces silhouettes monumentales deviennent des symboles immĂ©diatement reconnaissables. Des photographes comme François Kollar ou RenĂ©-Jacques les intĂšgrent comme marqueurs gĂ©ographiques dans leurs images. Jean-Claude Gautrand joue avec les lignes, les volumes et les contrastes du noir et blanc pour donner une dimension presque graphique Ă ces architectures industrielles.
Lorsque les mines ferment, ces paysages changent encore de sens. Gilles Perrin photographie des sites dĂ©sertĂ©s, enneigĂ©s ou plongĂ©s dans la nuit, oĂč les chevalements semblent devenir des personnages fantomatiques. Michel SĂ©mĂ©niako transforme quant Ă lui ces vestiges grĂące Ă des jeux de lumiĂšre et de longues poses, crĂ©ant des visions poĂ©tiques et presque irrĂ©elles du patrimoine minier.
Le parcours Ă©voque aussi les destructions liĂ©es Ă la PremiĂšre Guerre mondiale. Le Bassin minier du NordâPas-de-Calais, situĂ© en zone stratĂ©gique, fut ravagĂ© par les combats. La Section photographique de lâarmĂ©e documenta systĂ©matiquement les fosses dĂ©truites, les citĂ©s miniĂšres en ruine et les installations dynamitĂ©es lors du repli allemand de 1918. Ces images avaient une double fonction : dĂ©noncer les destructions et Ă©tablir lâampleur des dommages de guerre.
Quelques dĂ©cennies plus tard, Jean-Claude Gautrand sâintĂ©resse Ă une autre forme de destruction : celle du temps. Ses photographies montrent les bĂątiments abandonnĂ©s, les vitres brisĂ©es et les citĂ©s dĂ©sertĂ©es aprĂšs la fin de lâexploitation. Il tĂ©moigne de lâeffacement progressif dâun monde industriel autrefois foisonnant.
Enfin, lâexposition ouvre son regard au-delĂ de la France. En Ukraine, Stanley Greene photographie les rĂ©gions miniĂšres et les populations vivant autour des pipelines de gaz russe. Ă travers portraits et tĂ©moignages, il rĂ©vĂšle des rĂ©alitĂ©s humaines universelles : duretĂ© du travail, espoirs, inquiĂ©tudes et solidaritĂ©. Ses images rappellent que lâhistoire du charbon dĂ©passe largement les frontiĂšres françaises.
La mine dans lâobjectif montre combien la photographie a contribuĂ© Ă construire la mĂ©moire du monde minier. Quâils aient cherchĂ© Ă documenter, dĂ©noncer, promouvoir ou poĂ©tiser la mine, tous ces photographes ont saisi des gestes, des regards et des paysages qui racontent une histoire profondĂ©ment humaine. Si lâexploitation charbonniĂšre a disparu en France, elle demeure une rĂ©alitĂ© dans de nombreux pays. Le charbon continue ainsi dâalimenter une mĂ©moire visuelle universelle, oĂč se mĂȘlent travail, luttes sociales, transformations des territoires et hĂ©ritage industriel.